Sons of Alba – Premiers chapitres

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Bienvenue au cœur des Highlands, sur l’ïle de Skye, en compagnie du clan mac Leod !

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Chapitre 1

Au crépuscule d’un règne

 

— Alors c’est tout ce que tu as ?

La voix de son adversaire résonnait dans le vent. L’épée pointée droit devant, il le défiait une nouvelle fois, le regard empli de fierté.

— Tu ne sais donc rien faire de plus, mon frère ?

Un sourire narquois prit naissance sur les lèvres de Kai. Depuis leur plus tendre enfance, ces deux-là n’avaient eu de cesse de se quereller. La dague, l’arc, l’épée et la lance n’avaient plus de secrets pour eux. Les Highlanders suivaient un entraînement au combat exemplaire. Certains prétendaient que leurs plus grands guerriers avaient su tenir une arme avant même d’apprendre à marcher.

— Je sais faire ça !

Gagné par l’esprit de compétition, Kai fondit sur son frère, le touchant au genou avant celui-ci s’en aperçoive. Il resta muet de surprise quelques instants, face à l’allégresse affichée par son opposant. Puis, ensemble, ils éclatèrent de rire, jetant au sol leurs deux épées.

— Quelle chance que je ne sois pas un Anglais… tu ne pourrais plus marcher à l’heure qu’il est !

— Ne te méprends pas, je jouais. En temps normal, je n’aurais mis qu’une seconde avant de t’entailler comme un vulgaire bout de lard.

— Si tu le dis, se moqua Kai.

La brise fraîche de l’automne malmenait sa longue chevelure brune emmêlée. Le tartan vert et bleu des Mac Leod ressortait fièrement au-dessus du tapis de mousse qui recouvrait le sol. L’humidité saisonnière amplifiait l’effet bouclé de leurs barbes. Le froid local avait aidé le temps à tracer des marques indélébiles sur leurs joues. Les deux frères observaient la baie qui leur faisait face en silence. Le calme qui régnait semblait être un cadeau des fées. Les flots s’abattaient violemment sur les falaises sombres, rythmant avec grâce les bourrasques fraîches. Lentement, le soleil disparaissait à l’horizon annonçant la tombée de la nuit. Tous deux admiraient le spectacle, sans un mot. Malgré les dizaines d’années passées à fouler le sol boueux de cette île, rien au monde n’aurait pu les en éloigner. Leurs ancêtres avaient construit cet héritage qu’ils portaient dorénavant avec fierté, comme tous les habitants des Highlands.

La voix mal assurée d’un jeune homme interrompit la contemplation des deux frères.

— Rhys, Kai, Père souhaite vous voir. Maintenant !

Scott, le benjamin de la famille se tenait là, juste derrière eux, visiblement essoufflé par sa course. La crinière cuivrée plus courte que celles de ses deux aînés, le garçon avait gardé les joues rondes d’un nouveau-né en dépit de ses dix-huit années. Des taches de rousseur recouvraient son visage, tandis que deux pupilles d’un brun franc contrastaient avec son teint.

Kai et Rhys se contemplèrent quelques instants. La demande de leur père n’augurait rien de bon, étant donné la situation actuelle. Son état de santé n’avait cessé de se dégrader ces derniers mois. Depuis qu’une fichue fièvre avait sévi dans la région, le mal l’avait happé, et aucun guérisseur des alentours n’était parvenu à l’en débarrasser. Son âge bien avancé n’aidait pas non plus.

Sans plus attendre, Kai rattrapa son épée, et saisit son jeune frère par l’épaule, suivi de près par Rhys. Ensemble, ils traversèrent les prairies détrempées qui les séparaient du Château de Dunvegan, enjambant les clôtures à la vitesse de l’éclair. Le chef du clan Mac Leod les convoquait tous les trois, l’heure s’annonçait grave.

Lorsqu’enfin ils atteignirent la cour, les trois frères manquèrent de bousculer Harry, l’un des gardes chargés de surveiller l’entrée de la tour principale. C’est à peine si l’escalier en colimaçon qui menait à la chambre du grand Terrence Mac Leod freina leur rythme. Scott fut le premier à atteindre la porte en bois qui barrait leur route. Il la fit grincer et tous trois se retrouvèrent bientôt face à l’immense lit à baldaquin de leur vieux père. Peu d’hommes pouvaient prétendre à une telle longévité — soixante-dix-sept printemps à ce jour — les conflits répétitifs des Highlands et la dureté du climat n’aidant pas. Mais Terrence était surnommé « Le Vigoureux » par ses paires, et ce depuis des dizaines d’années. Il comptabilisait à lui seul plus de victoires sur les clans ennemis que tous ses prédécesseurs.

Allongé sous les draps, Mac Leod semblait toujours aussi fiévreux. Ses fils se demandaient souvent s’il passerait l’hiver, dernièrement. La réponse leur sautait aux yeux à présent. Tandis que les premières feuilles mortes rejoignaient le sol mousseux de l’île de Skye, leur cher père semblait s’enfoncer toujours plus dans un abîme duquel personne ne ressortait.

Il fit un signe de la main vers l’employée de maison qui se tenait à son chevet. La jeune femme s’approcha, cherchant à comprendre le message qu’il glissait comme un murmure. Puis elle le redressa dans son lit, prenant soin de bien caler ses oreillers en guise de soutien. Le front en sueur, il était compliqué de voir en ce vieil homme grabataire le guerrier d’autrefois. Ses longues mèches blanches dégringolaient avec maladresse sur ses tempes, et les plis qui marquaient son visage n’avaient d’égal que ses joues creusées. D’un geste rapide et suffisant, il demanda à la servante de les laisser seuls. Sans un mot, la grande blonde aux cheveux nattés s’exécuta poliment. Lorsque la porte eut fini de grincer de nouveau, les trois jeunes hommes s’approchèrent un peu plus du lit, interrogeant le chef du client du regard.

— Mes garçons…

Sa voix n’était qu’un souffle épuisé par la vie, marqué par la maladie. Rhys posa ses paumes contre le bois du meuble et se pencha vers lui, inquiet.

— Vous nous avez fait demander, Père ?

Le vieil homme hocha la tête, doucement.

— La fin approche, mes garçons.

Scott s’interposa, la voix presque criarde, poussé par l’émotion.

— Vous allez guérir. Il vous reste encore de belles années.

Un sourire empli de tendresse se dessina alors sur les lèvres abîmées et desséchées du chef de clan.

— Tu es jeune, Scott, insouciant. Mais tes frères sauront prendre soin de toi.

Ce fut ensuite au tour de Kai, le cadet, de prendre la parole, le visage résigné.

— Qu’en pense le guérisseur qui loge ici ?

— Il ne me contredit pas, admit Mac Leod.

Le père de famille marqua une pause. Puis, lentement, la respiration sifflante, il reporta son attention sur ses trois grands enfants.

— Il me reste quelques semaines, tout au plus. C’est pourquoi je voulais vous réunir maintenant.

Son regard épuisé s’arrêta sur Rhys.

— Les anciens partagent ma volonté de voir l’aîné de mes fils reprendre la place de chef de clan. Tiens-toi prêt. Annonce-le à ton épouse, mais ne l’ébruite guère plus pour l’instant. Autant éloigner toute jalousie intempestive.

Respectueux de cette décision, Kai et Scott hochèrent la tête, tandis que Rhys serrait la mâchoire, saisi par l’émotion de cet honneur. Abbigail porterait cette fierté avec lui, au cours des années à venir.

Alors que le silence régnait en maître dans l’obscure pièce, Terrence Mac Leod reprit finalement la parole.

— Mes fils, il me faut vous avouer une chose gardée secrète trop longtemps. Je ne souhaite pas l’emporter dans ma tombe.

Intrigués par ces paroles, tous les trois s’observèrent, puis se concentrèrent sur ce que leur père s’apprêtait à révéler.

— Ne laissons pas planer le mystère. Vous avez une sœur.

Tous se murèrent dans un mélange maladroit de surprise et d’indignation. Se fichant bien de choquer en cet instant capital, Mac Leod poursuivit en levant une main autoritaire afin d’éviter toute réaction à chaud.

— Que les choses soient claires. J’aimais votre mère plus que tout au monde. Mais après deux années de deuil, je me suis égaré.

Il marqua une pause puis reprit.

— Elle devrait avoir seize ans depuis quelques semaines.

Finalement, Rhys osa parler, les sourcils interrogateurs.

— « Devrait » avoir seize ans  ?

— Je ne sais pas si elle est encore en vie, expliqua alors son père.

Terrence semblait puiser au plus profond de lui-même pour annoncer la vérité à ses enfants. Le poids de cette information pesait comme une épée de Damoclès sur ses épaules trop affaiblies.

— J’ai fourni à sa mère les moyens de l’élever dans de bonnes conditions. À défaut d’être présent, je pouvais au moins faire cela… Mais elle a disparu depuis plusieurs semaines. Personne ne sait où elle est.

Dans un murmure douloureux, le chef de clan souffla :

— Elle s’appelle Effie.

— Effie ? s’indigna Scott. La fille d’Ava Mac Leod ?

Comme unique réponse, son père cligna des paupières. Alors que son plus jeune fils s’horrifiait de cet aveu, de nouveau, Terrence les rappela au calme, d’un geste de la main bref et concis.

— Peut-être est-ce demander l’impossible, et j’ai conscience de la brutalité de cette nouvelle, mais j’aimerais que pour mes derniers instants, vous puissiez la retrouver. M‘assurer du fait qu’elle soit en vie me permettrait de partir en paix…

Ces trois fils le dévisageaient à présent. Une inconnue occupait une place de choix dans le cœur de pierre de leur père.

Une violente toux s’empara du vieil homme, gênant dangereusement sa respiration. Par réflexe, Rhys appela la femme de chambre, conscient qu’elle se tenait probablement déjà au pied de la porte par mesure de sécurité.

— Maysie !

Cette dernière accourut aussitôt dans la pièce, se pressant d’aider leur père à reprendre un souffle normal et à se rallonger doucement.

— Le guérisseur lui conseille du repos, Messieurs, conclut-elle.

Encore sous le choc, les frères hochèrent la tête, et l’aîné entraîna les deux autres vers la sortie.

* * * * * * *

Chapitre 2

Pour l’amour d’un père

 

Encore sous le choc, Rhys faisait les cent pas devant la rangée de fourneaux. Sa mine renfrognée et son regard lointain trahissaient la confusion et la colère qui l’habitaient. Ses allers-retours hasardeux laissaient suggérer à quel point la nouvelle l’avait déstabilisée.

Scott, lui, avait trouvé refuge sur l’un des grands plans de travail en bois un peu plus loin. Les genoux repliés sous les bras, il réfléchissait. Kai avait profité de l’absence des employées de cuisine pour dérober une pomme et la croquer à pleines dents. Il observait les mouvements de son frère aîné, cherchant à lire en lui, en vain. Il prit finalement la parole :

— Bien. C’est un choc pour nous tous, je crois…

Absorbé par ses pensées, Rhys poursuivait sa marche lente et mécanique, sans même regarder Kai.

Scott releva la tête vers lui et approuva.

— Père va mourir, glissa-t-il la voix empreinte de tristesse.

Les traits de Rhys se froncèrent. Il fixait son plus jeune frère, visiblement dépassé par ses paroles.

— C’est tout ce que tu as retenu ?

Kai s’avança aussitôt vers Rhys, balançant la tête de gauche à droite.

— Eh ! Ne t’en prends pas à lui, d’accord ? Il n’y est pour rien. Scott n’a que dix-huit ans ! Il semble évident que le trépas prochain de son père l’affecte !

Replié dans sa bulle, Rhys grognait.

— Oh, ça va… on le sait tous ici. Le chef du clan Mac Leod est mourant depuis des semaines ! Alors, cessez d’agir comme s’il s’agissait d’une surprise !

Face à la hargne de son frère, Kai déglutit avec peine. Se rendait-il seulement compte des propos qu’il tenait, et de la cruauté qu’ils représentaient aux yeux de Scott ?

— Écoute-toi parler ! La colère anime tes mots ! N’est-il pas normal que l’annonce prochaine de son décès nous atteigne ?

Comme unique réponse, Rhys se fondit en un rire amer.

— Je peux concevoir que cela vous touche. Mais mon cas est différent, vous le savez très bien !

Il marqua une pause avant de poursuivre.

— Je ne suis qu’un bâtard ! Tout le clan connait la vérité ! Il se complait à taire le nom de ma mère pour assurer son image, mais je ne suis pas censé hériter de sa place de chef !

Kai se passa une main devant la bouche, sous le choc des mots qui venaient de franchir les lèvres de son frère. Il inspira profondément et, sans lâcher Rhys du regard, s’adressa au jeune garçon.

— Scott, laisse-nous s’il te plaît.

Un bref silence plana au-dessus d’eux, puis le benjamin fila en douce par les deux portes battantes du fond de la pièce. Soudain, la mine de Kai s’assombrit.

— Mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi, grand Dieu ? Scott n’en savait rien. Tu n’avais pas besoin d’ajouter une révélation de plus à sa journée ! C’est déjà assez compliqué pour son jeune âge !

— Arrête de tout le temps prendre sa défense ! Tu n’en feras pas un homme en le couvant ainsi ! Ce n’est plus un enfant ! Et bien entendu qu’il le sait, tout le monde le sait à Dunvegan !

— Non, mais toi, tu es l’aîné, Rhys. L’aîné, répéta-t-il accusateur. Ce qui implique des responsabilités, notamment celle de prendre soin des plus jeunes de la famille, en l’occurrence Scott ! Tu es son modèle, alors comporte-toi comme tel !

La paume de sa main vint frapper le métal du plan de travail à sa droite

— Père t’a nommé comme successeur parce qu’il te considère comme un héritier à juste titre. Les anciens le soutiennent, alors que veux-tu de plus ? Va voir Abbigail et annonce-lui la nouvelle. Tu ne connais peut-être pas ta véritable mère, mais au moins, tu as une famille, Rhys. Une femme qui t’aime, un fils à naître. Père t’offre un avenir. Porte cette responsabilité avec fierté, bon sang !

Rhys restait silencieux face aux propos de son frère cadet. Son regard trahissait ses pensées. Il savait sans doute reconnaître son erreur, mais trop orgueilleux, il ne disait rien. La voix de Kai avait revêtu quelque chose de fébrile. Rien d’étonnant. Rhys n’était pas du genre à réfléchir avant de parler. Son instinct s’exprimait machinalement, sans filtre, et, souvent, au détriment de ses proches. Son père le comparait à un diamant brut. Si son frère pouvait se vanter d’être un homme courageux, fidèle et loyal, en revanche, la patience et l’empathie ne figuraient pas parmi ses qualités. Comme toujours, il réfléchirait après coup à ce qu’il venait de dire, et se rendrait vite compte qu’il avait été trop dur avec Scott.

Kai lui avait rappelé d’un regard qu’il ne devait pas se plaindre. Lui, avait encore la chance d’avoir une femme à ses côtés. Kai, lui, vivait seul depuis trois ans maintenant. Plus d’épouse, pas de progéniture. Cette simple idée vint glacer son esprit.

La mine traversée par la honte, Rhys grogna, une fois de plus. Sans un mot, il tourna les talons et rejoignit la porte des cuisines. Mais la voix de Kai le retint encore un peu.

— Pour notre sœur, qu’en penses-tu ?

Rhys, jusqu’alors si confiant, resta muet quelques instants face à cette question. Le regard dans le vide, il cherchait une réponse. Ses épaules s’affaissèrent sous le poids de cette journée, trop riche en nouvelles. Il soupira, avec une certaine lassitude. Kai le dévisageait, impatient. Cette gamine était comme Rhys, une enfant Mac Leod de demi-sang. Pire, elle n’avait pas eu la « chance » de grandir au sein de la cour de Dunvegan. Il avait caché sa paternité aux yeux de tous. Au moins, dans le cas de Rhys, son père lui avait permis de passer son enfance comme ses autres garçons.

— Autant chercher une aiguille dans une botte de foin…

La grimace qu’afficha Kai appuyait les propos de son frère.

— Mais je pense qu’on doit essayer. Nous lui devons bien ça.

Après une brève réflexion, Rhys acquiesça en silence. Ses épais sourcils bruns encadraient un regard lointain. Usé, il alla s’adosser à l’armoire en bois qui trônait à quelques pas. Il se passa une main dans les cheveux qu’il avait pour habitude de garder courts. Bien souvent, il se moquait de la longue crinière de Kai, lui jetant par-ci par-là des plaisanteries vaseuses au sujet de sa virilité. Mais celui-ci s’en fichait, percevant l’amour fraternel qui fusait dans chaque échange, aussi virulent fût-il. Kai avait les épaules solides. Parfois plus que son frère aîné, en dépit de l’ordre des choses. Il avait cette capacité à analyser les situations même dans l’urgence. Il avait cette âme de leader, tel un guerrier apte à fédérer des centaines de personnes avec seulement quelques mots.

— Je vais aller rencontrer Ava Mac Leod. Il va nous falloir un peu plus d’informations si nous voulons avoir une chance de la retrouver…

Rhys approuva en hochant la tête.

— Tu devrais aller voir Scott pour t’excuser… Il te craint, tu sais ?

Rhys releva alors le visage vers son frère, interpellé par ses paroles. Il s’en étonna quelques instants puis finit par se mettre à rire.

— Pas toi ? plaisanta-t-il.

— Non, navré de te l’apprendre.

Comme ultime façade, Rhys octroya un coup de poing dans l’épaule de Kai, comme un défi. Bientôt, Kai retrouva aussi le sourire. Comme un exutoire à toute cette tension, tous deux partageaient ces quelques secondes de proximité. Un instant précieux, mais éphémère, dans cette journée à marquer d’une pierre blanche.

— Je vais aller voir Scott. Ensuite, je rentrerai à la maison, annoncer tout ça à Abbie. Elle ne va pas me croire ! Passe quand tu auras du nouveau. On verra ce que l’on peut faire.

— J’ai bien peur qu’il ne faille agir vite…

Rhys approuva, grimaçant.

— Je le crains aussi.

Cette fois-ci, il posa simplement sa main sur l’épaule de son frère. Tous deux se fixèrent un instant. Ils avaient beau ne pas avoir la même mère, leur ressemblance était frappante. De taille moyenne, les silhouettes musclées par les années d’entraînements, ils avaient l’étoffe des grands guerriers des Highlands. Seule la longueur de leurs cheveux les différenciait de loin. Lorsqu’on les regardait de plus près, on découvrait tout de même que Kai avait hérité de sa mère des traits particulièrement fins, camouflés sous sa barbe de trois jours, ainsi que de ses yeux bleus. L’air marin, la pluie, le vent et les rares rayons de soleil avaient malmené sa chevelure au point de faire naître des reflets plus clairs par endroits. Face à lui, Rhys avait les cheveux courts et aussi noirs que le charbon. Il tenait la couleur sombre de ses prunelles de son père, Terrence Mac Leod. Il paraissait bien plus âgé que ses trente-huit ans, sans doute à cause des combats qu’il avait menés. Rhys aimait travailler les terres. Le climat extrême de l’île en avait profité pour marquer son visage un peu plus.

Finalement, l’’aîné laissa glisser sa main le long du bras de son frère, avant de le lâcher. Il hocha la tête en signe d’accord, et quitta les cuisines, pour partir à la recherche de Scott. Bien que cela ne soit pas dans ses habitudes, il avait des excuses à faire.

 

* * * * * * *

 

Chapitre 3

Sur les traces du passé

 

La pluie battante de la veille avait creusé des cratères un peu partout sur le chemin principal du village de Dunvegan. Par souci de discrétion, Kai avait choisi de s’y rendre à pied, préférant ne pas alerter tout le voisinage de sa présence chez cette femme. Il l’avait déjà croisée, une ou deux fois, mais ne savait rien de plus à son sujet. À première vue, elle semblait ne pas avoir plus de quarante-cinq ans, les cheveux noirs grisonnants, les joues creusées par le temps, mais la silhouette bien ronde.

Lorsqu’il parvint enfin à l’entrée, le jeune homme toqua trois fois. Il attendit brièvement, mais personne ne vint. Après un second essai, toujours rien. Surpris il regarda autour de la maison, mais elle n’y était pas. Il tenta alors d’ouvrir la porte et appuya sur la poignée doucement. Celle-ci n’était pas fermée. Hésitant, il appela la propriétaire des lieux.

— Madame Mc Leod ? Êtes-vous là ?

Cette fois-ci, un bruit de pas se fit entendre. Bientôt il aperçut dans l’encadrement de la porte la femme qu’il cherchait. Sa mine agacée indiquait son humeur du jour. Son regard faisait clairement comprendre à son visiteur qu’il la dérangeait.

— Si la porte ne s’ouvre pas, c’est pour une raison ! cria-t-elle en approchant.

Elle détailla Kai de la tête aux pieds, puis releva finalement les yeux vers son visage. Un grognement à peine audible s’extirpe de ses lèvres serrées. Sans plus d’explication, elle tourna les talons et s’éloigna dans les ténèbres de sa demeure. Ne sachant comment réagir, le jeune Mc Leod se passa la main sur sa barbe mal entretenue et soupira. Mais la voix éraillée de la propriétaire parcourut la distance qui les séparait.

— Eh bien, qu’attends-tu, entre ! Je sais qui tu es. Je n’ai pas vraiment d’autre choix que de te laisser passer…

Elle le tutoyait donc, dorénavant. La réputation de Madame Ava Mc Leod la devançait. Kai savait en amont que l’accueil qu’elle lui réserverait ne serait pas des plus cordiaux. Tant pis. Le passage par sa demeure était nécessaire. Il devrait se montrer compréhensif et prendre sur lui de toute manière, cette femme venait de perdre sa fille unique aux dires de son père. Il franchit la porte doucement, et la repoussa, sans pour autant la fermer complètement.

La bâtisse ressemblait à la plupart des maisons des Highlands, construites de pierres sombres et dotées du minimum nécessaire pour le confort quotidien. Peu de fioritures, rien d’inutile. Kai avança d’un pas méfiant, gardant tout de même sa main proche de sa dague, par habitude. Au vu de l’humeur de cette femme, rien ne pouvait assurer qu’elle ne tenterait pas quelque chose de stupide. Il la cherchait du regard dans la pénombre ambiante et l’aperçut finalement, agenouillée et le dos recourbé au-dessus d’une grande vasque remplie d’eau. Ava lavait son linge. Ses gestes sûrs et adroits retraçaient des années d’expérience. Sans même relever le visage vers son visiteur, la femme marmonna quelques mots entre ses lèvres. Mal à l’aise, Kai ne laissait rien paraître néanmoins. Il voulait des réponses.

— Madame, je viens vous voir au sujet de votre fille. On m’a rapporté sa disparition…

Ava arrêta ses mouvements, se figeant comme une pierre. Un silence d’une lourdeur insupportable s’installa alors.

— Madame, reprit Kai, j’aimerais aider. Je veux lancer des recherches. Mais j’ai besoin d’avoir des informations la concernant pour y parvenir.

Finalement, la femme osa un geste, hochant la tête de gauche à droite. Puis, elle releva un regard embué vers lui. La carapace de fer avait donc une faille : sa fille.

— Cela fait plusieurs semaines. Je doute qu’il reste de l’espoir mon grand. Même pour un fils de Chef…

Sans aucun doute, elle l’avait reconnu. Qui ne connaissait pas les visages des enfants de Terrence Mc Leod ?

— Combien de semaines, Madame ?

— Plus de quatre.

— Pourriez-vous m’indiquer quand et comment vous vous êtes aperçue de sa disparition ?

— Vous perdez votre temps, votre père a déjà lancé ses meilleurs hommes à sa recherche, mais ils n’ont rien trouvé. À croire qu’elle a tout bêtement disparu. Un coup de l’each uisge peut-être. Ce ne serait pas sa première victime… Je lui ai toujours dit de s’en méfier, mais l’appel de cette créature est bien trop puissant pour une enfant naïve comme elle…

— Ava, je vous promets que si votre fille est en vie, je la retrouverai. Vous avez ma parole.

Soudain, le regard de son interlocutrice se teint d’une lueur nouvelle.

— Tu sais, n’est-ce pas ?

Sans un mot, Kai approuva de la tête. La grimace qui se dessina sur les lèvres abîmées d’Ava, ressemblait à s’y méprendre à de la nostalgie.

— Ah…

Ses prunelles se perdirent à l’horizon, dans un vide que son esprit semblait remplir de souvenirs.

— Si ce n’est pas l’each uisge, alors ce sont les Anglais ou bien des brigands. Cela fait des semaines comme je te l’ai dit. C’est impossible…

C’est alors qu’il perçut tout le poids de cette perte chez son interlocutrice, le dos toujours courbé, l’émotion la gagnait, la laissant tremblotante. Comment lui dire qu’il ne croyait pas aux fantômes ni aux créatures, à l’inverse des anciens, et que seules deux possibilités s’offraient à eux : la fuite volontaire, ou le kidnapping. Son raisonnement logique l’emmenait à deux issues envisageables : la mort, la vie. Dans les deux cas, il devait la chercher. Si le trépas s’était épris d’elle, il trouverait un corps, une tombe, ou bien le récit d’un témoin. Une preuve en soit. Cette mère ne pourrait faire le deuil de son enfant si elle restait figée dans l’ignorance.

— Mes frères et moi irons la chercher. Vous avez ma parole que nous ne reviendrons pas sans elle, qu’elle soit vivante ou non. Mais pour cela, nous devons avoir plus d’informations à son sujet.

De nouveau, Ava observa le jeune homme. Kai affichait une détermination sans faille. La promesse faite plus tôt à son père serait tenue coûte que coûte.

— Que voulez-vous savoir ?

— Tout ce que vous pourrez me dire qui m’aiderait à l’identifier. Ses habitudes aussi.

— Effie n’a que seize ans. C’est un joli brin de fille. Elle porte les cheveux longs et foncés, presque noirs.

À ces mots, son regard se perdit dans la tignasse agitée de Kai. Certes, ils avaient donc ce trait commun. Rien de très original sur ces terres. La plupart des hommes se laissaient pousser une crinière et une barbe, qu’ils arboraient avec une certaine fierté. La majeure partie des habitants des Highlands pouvaient se vanter d’être plus bruns que les corbeaux, même si certains se démarquaient aussi des couleurs plus cuivrées. Ava poursuivit.

— Elle porte une cicatrice sur l’avant-bras droit. Un coup de pied de son cheval lorsqu’elle était petite. Une fracture ouverte…

Cette unique pensée semblait la comblée de bonheur quelques secondes, en la replongeant dans une époque où tout allez bien. Kai se contenta d’acquiescer, silencieux.

— C’était une bonne gamine. Elle m’aidait beaucoup dans la maison. Elle avait pris l’habitude d’aller nourrir les poules le soir, avant de les enfermer pour la nuit.

Subitement, elle s’interrompit, peinant à articuler.

— Mais ce soir-là, elle n’est pas revenue.

Par réflexe, Kai posa une main réconfortante sur l’épaule de la pauvre femme.

— Y avait-il quelqu’un qui aurait pu lui en vouloir, ou bien vous en vouloir ?

Ava fit mine de chercher dans les bribes de ses souvenirs, mais en vain.

— Pas que je sache, non.

Kai et ses frères allaient donc devoir se contenter du peu d’informations dont ils disposaient. Une jolie lassie brune aux cheveux longs avec une cicatrice sur le poignet. La quête s’annonçait compliquée.

— Vous n’auriez pas plus de détail la concernant ? osa Kai.

Après quelques secondes de réflexion supplémentaire, Madame Mac Leod ajouta :

— Elle a de grands yeux bleus… tout comme vous, et comme votre père…

Kai inspira profondément. Ils se ressemblaient donc plus qu’il ne l’aurait cru. Scott, semblait la connaître. Rien d’étonnant pour deux jeunes gens de la même génération dans une ville aussi petite que Dunvegan. Face au silence qui se dressait dans la pièce, le benjamin des Mac Leod se releva, contemplant la clarté qui outrepassait l’ouverture de la porte. Le soleil revenait. Il se faisait rare ces derniers jours. L’automne, sur Skye, n’avait rien de tendre.

— Merci, Madame. Je pense que nous prendrons la route dès ce soir. À la moindre découverte, je vous ferai parvenir de nos nouvelles via des messagers.

Il gardait volontairement un ton plein d’espoir. Inutile de se jeter dans la fausse aux lions si l’on est sûr de perdre. Il refusait de revenir à Dunvegan les mains vides. Il la trouverait. Il le fallait. Pour son père, et pour cette femme.

Ava se frotta les mains nerveusement. Le temps avait fait son œuvre au creux de ses pommes, les martelant de rides, témoins d’une vie bien rude. Kai la salua poliment, avant de détourner les talons en direction des rayons de soleil. La voix éraillée derrière l’interpella une dernière fois.

— Jeune homme, j’ai omis de vous préciser un point. Effie ne sait pas qui est son véritable père. Elle le pense mort… C’est mieux ainsi, pour son bien.

Comme unique réponse, Kai hocha la tête.

— Merci pour tout, glissa Ava. Soyez prudents.

Un ultime salut de courtoisie et le grand brun retrouva la fraîcheur de l’extérieur. Les nuages menaçaient toujours, mais la luminosité combattait hardiment pour se frayer un chemin. Il savoura quelques instants les bourrasques fraîches qui balayaient son visage puis reprit sa route en direction du château. Ils devaient faire le point avec ses frères. Plus ils attendraient, plus les chances de retrouver Effie Mc Leod en vie s’amenuisaient. Ils devaient agir vite, mais de façon discrète. En d’autres termes, il leur fallait un plan solide.

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