Happiness Palace / Chapitre 1 – Hells bells

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Ma tête. Cette douleur lancinante. Et cette sonnerie, répétitive, aiguë, et insensée. Tout semblait flou autour de moi lorsque mes paupières se rouvrirent, non sans un effort qui me parut surhumain. Elles étaient lourdes. Gonflées, aussi. Le bip incessant poursuivait son entreprise de démolition dans mes tympans, mais sa perception devenait plus claire. Un mur carrelé de blanc me faisait face. Soudain, je paniquai, quelque chose gênait ma respiration. Mon souffle se répercutait contre une barrière étouffante, humide et chaude. Un masque. Je respirai via un masque ! Je tentai de m’en défaire d’une main, l’objet devenant trop oppressant, mais quelqu’un intervint. Je relevai les yeux vers ce bourreau : un médecin au vu de sa tenue. Un hôpital. Comment avais-je atterri ici ? Comment… ?

Mes idées s’arrêtèrent net, et ma gorge s’obstrua. Je savais comment. Je refusais de le croire, et pourtant, mon corps endolori gisait sur ce lit médical. Je découvrais plusieurs infirmières s’agitant autour de moi. Et ce bip-bip, bien que ralenti désormais, poursuivait sa mélodie dramatique et lancinante.

— N’essayez pas de l’enlever, Madame. Respirez calmement, tout va bien se passer.

Je luttai contre la main de cette femme en blouse blanche. Son teint hâlé et ses yeux noirs contrastaient avec la blancheur immaculée de tout le reste. Je tentai de garder connaissance, mais je sentais au fond de moi que c’était perdu d’avance.

— Elle repart, Docteur !

Ce fut les derniers mots qui me parvinrent. Une seconde plus tard, ma vue se brouilla, mon cœur ralentit, et je retrouvai la douceur du néant.

*

— Madame Cooper, je sais que vous m’entendez. Nous allons avoir besoin de vous pour la suite. Je sais que ce n’est pas facile. Mais c’est la seule manière de mettre un terme à tout ceci.

La respiration difficile, je m’étais recroquevillée sur le côté le moins douloureux dans l’unique but de tourner le dos à mon visiteur. Cette femme semblait bien connaître le sujet, mais qu’importait. C’était trop tard pour moi, quoi qu’elle fasse, cela ne changerait rien. Personne ne pouvait rien, pas même moi. L’assistante sociale que l’on m’avait envoyée tenta un dernier essai.

— Il faut une plainte, Madame Cooper. C’est l’unique façon de l’empêcher de recommencer.

Entre deux sanglots silencieux, je ris, amère, à bout. Non sans peine, je me tortillai pour regarder mon interlocutrice droit dans les yeux. Mes côtes endolories me coupèrent le souffle un instant, je grimaçai, mais ne dis rien. La pire douleur n’était pas celle du corps.

— Vous voulez m’aider, vraiment ? lui lançai-je le regard plein de défi. Étouffez-moi !

La quinquagénaire en tailleur me dévisagea horrifiée. Je ne lâchai pas son regard, souhaitant lui faire comprendre une bonne fois pour toutes qu’il n’y avait plus personne à sauver dans cette pièce. Je lus un sentiment de peur, derrière les carreaux épais de ses lunettes. La compassion ou la pitié firent elles aussi leur apparition. Je grimaçai, dégoûtée par ce monde dont je ne voulais plus. D’une voix presque maternelle, l’assistance me jeta un regard empli de tristesse. Voilà qui me faisait une belle jambe.

— Madame Cooper, nous avons un centre qui serait prêt à vous accueillir. Une place est sur le point de se libérer…

— Quand ? la coupai-je.

— Dans deux semaines, Madame.

Je ris. Je dus serrer mes côtes tant elles me blessaient. J’avais envie de pleurer, de crier et de me diriger vers cette fenêtre pour finir en beauté, par un saut de l’ange qui résumerait à merveille l’histoire de ma vie. Mais je ne pouvais pas bouger. À cause de lui. Et de toute façon, les soigneurs interviendraient avant que je n’atteigne ces barreaux. Je voulus me gratter le front, mais ma main se confronta à une compresse ; je m’estomaquai. Restait-il une seule parcelle de mon corps non recouverte de plaies, de bleus, de fractures ressoudées ou non ? À quoi bon réparer un jouet que l’enfant briserait à nouveau, maintes et maintes fois ?

— Deux semaines, murmurai-je, lointaine.

— C’est tout ce que j’ai à l’heure actuelle. En attendant, je peux réserver cette place pour vous…

— Inutile, la coupai-je. À ce rythme, il n’y aura plus de Madame Cooper d’ici là. Laissez donc la place à quelqu’un dont la longévité s’annonce meilleure.

Ma remarque la fit taire définitivement. Cette pauvre femme ne faisait là que son métier, elle tentait de m’aider, mais le système ne l’aidait pas, elle, à faire les choses comme il faudrait. Le système n’aidait personne, certainement pas ceux qui en avaient le plus besoin. C’était ainsi depuis toujours, et rien ne viendrait changer la donne. C’était l’histoire de ma vie, en y repensant. J’avais toujours été en dehors des limites, trop originale pour les cases, trop différente pour y rentrer, et tant qu’à faire, toujours présente au mauvais endroit, au mauvais moment. Chacune des rencontres faites depuis dix ans n’avait été qu’un des nombreux maillons me poussant inexorablement vers cette fin, sombre et anticipée. L’effet papillon, ironique et funeste, le rire moqueur d’un destin qui ne voulait pas de moi, voilà comment le mot « système » résonnait en moi.

— Je suis désolée, Madame Cooper, souffla-t-elle en toute humilité. Je laisse ma carte sur votre chevet, il y a mon numéro dessus. C’est un numéro gratuit. N’hésitez pas à me contacter si vous changez d’avis.

Je hochai la tête par politesse, mais j’étais déjà loin. Je ne la regardai même pas quitter ma pièce, me laissant seule avec une infirmière qui surveillait mes constantes et les rapportait dans un dossier. Je soupirai, lasse, fatiguée de ce cirque interminable.

— Vous ne souhaitez toujours pas que l’on contacte quelqu’un ? me demanda-t-elle d’une voix caressante.

Je niai, silencieuse. Qui pouvais-je bien prévenir ? Cliff avait pris soin d’éloigner de moi ce qu’il restait de ma famille au cours des huit années passées ensemble. J’avais coupé tous liens avec mon père, rendue idiote par l’amour que je portais à cet homme, trop jeune et trop naïve. Je ne l’avais pas même convié à notre mariage. Nous avions fait cela en cachette, emportés par une fougue dont je peine aujourd’hui à me souvenir. Depuis qu’il avait appris la nouvelle, six ans plus tôt, il refusait tout contact avec moi. Ma mère nous avait quittés lorsque je n’étais qu’une enfant, décimée par un foutu cancer détecté bien trop tard. Mon jeune frère, Xander, s’était enrôlé dans l’armée des États-Unis d’Amérique lors de son vingtième anniversaire. Il passait désormais le plus clair de son temps en mission à l’étranger. Et je préférais le garder loin de mes ennuis, de ma vie, et de Cliff. C’était ma manière de le protéger de tout ça. La seule chose que je pouvais encore contrôler dans mon existence : assurer mon rôle de sœur aînée en lui interdisant d’entrer dans ma vie.

L’infirmière quitta elle aussi les lieux après m’avoir indiqué le bouton qu’il me suffisait d’activer en cas de besoin.

Je me retrouvais enfin seule. Seule face à moi-même, face à la réalité dramatique qui se jouait. Il me tuait à petit feu, et je n’avais aucune issue. Celui que j’avais autrefois aimé de toutes mes forces devenait désormais mon poison le plus mortel. Non content de diriger ma vie, il s’apprêtait aussi à décider de ma mort. Par chance, je ne l’avais pas vu depuis mon arrivée. De toute manière, je ne me rappelais pas de celle-ci. Souvent, je m’étais demandée comment nous en étions arrivés là. Je ne détenais pas la réponse. Un événement en entraînant un autre, j’imaginai qu’une série de choix et de consentements étaient à l’origine de cette chute vertigineuse. Mariés très jeunes, emportés par le désir de vivre ensemble, nous avions tout précipité. Cliff venait de reprendre l’entreprise familiale dans le bâtiment, et je l’aimais plus que de raison, comme toute jeune fille face à son premier amour. Je me voyais traverser le monde à ses côtés, affronter la vie d’adulte, porter ses enfants et vieillir à ses côtés. Et à cette époque, je crois que lui aussi partageait cet espoir. Cela semblait si loin désormais. La vie nous avait changé, faisant de mon époux l’ombre de lui-même, et de moi, son ombre à lui. Faible face à l’alcool, Cliff avait sombré rapidement. J’avais tout tenté pour le faire décrocher. Mais sans volonté de sa part, c’était peine perdue. Et l’effroyable se passa. Pour un mot de travers il m’octroya sa première gifle, violente et préméditée. Je pardonnai. Une fois, deux fois. Puis cela devint plus régulier. Toujours ce pardon, amoureuse en dépit de tout, éprise d’une relation toxique, mais dont je ne parvenais pas à m’échapper. La rêveuse enfouie au fond de moi espérait encore qu’un jour les choses reprennent une tournure normale, que tout revienne « comme avant ». Mais ce n’étaient que des foutaises. Le « comme avant » n’avait aucun sens. Personne ne faisait marche arrière, pas lorsque le vice devenait vital, plus encore que les sentiments. Chaque lendemain, il s’excusait, et me promettait qu’il changerait. Et cela marcha un temps, me laissant entrevoir une issue possible, un avenir plus doux. Mais lorsque son addiction lui fit perdre l’entreprise familiale, mon destin bascula avec le sien. Une chute assez lente pour me laisser le temps d’en admirer les conséquences, mais suffisamment rapide pour que je ne puisse m’agripper à rien pour me retenir.

Quelqu’un passa la porte de ma chambre, et je sursautai. Un médecin s’approchait de moi. Je reconnus le visage hâlé de ma sauveuse. Un sourire tendre sur des joues marquées par le temps, elle se présenta :

— Madame Cooper, bonjour. Je suis le Docteur Sanchez.

— Bonjour, dis-je. Et merci…

Elle saisit le calepin mis à jour quelques minutes plus tôt par l’infirmière, et le lut attentivement. Elle le referma d’un coup, et le rangea sous sa manche, m’observant longuement.

— Bon. Commençons par le début. Vous souvenez-vous de votre arrivée dans mon service, ce matin ?

Je niais.

— Bien. Je vais vous l’expliquer, donc. Le service d’urgences a reçu un appel des pompiers. Une jeune femme avait dévalé l’escalier de sa maison. Elle était inconsciente.

Ma mâchoire se serrait.

— L’homme ayant appelé, votre mari, a parlé d’un accident.

Je ne dis rien. Que pouvais-je ajouter ? Mettre un nom sur ce qu’il se tramait ? Il faudrait ensuite que je témoigne devant la police, et je ne m’en sentais pas la force. Autant me jeter dans une fosse aux lions. Où que j’aille, Cliff me retrouverait. Et tôt ou tard, il me ferait payer mes paroles.

— Madame Cooper, nous savons toutes les deux qu’il ne s’agit pas d’une vulgaire chute. Il suffit de reprendre votre dossier médical… personne n’est maladroit au point d’accumuler autant « d’accident ».

— Où es mon mari ? la coupai-je.

— Il n’a pas souhaité venir dans l’ambulance. Je pense qu’il cherchait à se protéger… vu les circonstances.

Je ne répondis rien. Le docteur poursuivit.

— Vous avez eu de la chance, si je peux me permettre. Quelques côtes fêlées, un poignet cassé, le reste n’étant que des hématomes et quelques plaies superficielles. Cela aurait pu être bien pire.

Elle plongeait ses iris noirs vers moi, attendant un geste de ma part, un mot qui traduirait une demande d’aide de ma part. Mais je ne fis rien. Je lus sa déception sur son visage durant quelques secondes.

— Madame Cooper, je sais que vous avez refusé l’offre de l’assistante sociale… J’aurais peut-être une solution qui vous conviendrait mieux, vu l’urgence que représente votre situation.

Je détournai le regard, désabusée.

— Une solution ? lâchai-je, amère.

Le docteur approuva de la tête.

— Seriez-vous prête à l’entendre ?

— Dites toujours. Dans tous les cas, si je rentre chez moi, vous savez ce qu’il se passera. Dans le meilleur des cas, l’échéance serait simplement repoussée. Mais tôt ou tard, vous n’aurez plus besoin de m’aider…

Ma remarque fit mouche, une fois de plus. Je ne m’en sentais pas désolée. Je n’avais plus la force de prétendre que tout allait bien. J’étais coincée.

— Bien. Je vais contacter la personne qui gère cet endroit. Il me semble qu’il lui reste une place.

— Un centre d’accueil ?

— Un cadre familial.

Je ne comprenais pas où elle voulait en venir, mais qu’avais-je à perdre ? Le temps passé en sa compagnie équivalait à du temps en moins passé avec Cliff. L’hôpital devenait un refuge où le temps de quelques examens, on me promettait le seul endroit où je ne risquais plus rien. Je respirai, doucement, calmement. Le docteur me sourit poliment et quitta la pièce en pianotant son bipeur.


(c) Gib by Giphy.com ; actrice : Emily Kinney

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